Haïti, une crise sociopolitique qui interpelle les femmes

  • Diane Bissereth | lundi 26 novembre 2018
Crédit photo : Mag Haiti

Les femmes ont toujours été les grandes absentes dans les débats politiques en périodes de crises. Les espaces médiatiques sont de plus en plus envahis par des hommes politiques qu’on appelle “leaders” mais où sont les femmes? N’ont-elles rien à dire? La crise ne les concerne t-elles pas ? Pourquoi les médias traditionnels ne les invitent pas à opiner sur la situation du pays? Dofen News a rencontré quatre (4) femmes leaders politiques de la nouvelle génération pour faire le point.

Il s’agit de Macculeuse Ternous, journaliste, avocate, militante féministe. Nathalie Mondésir, Fondatrice et présidente de COFE Haïti le centre de consultation politique des femmes. Micheline Lapointe, militante engagée politiquement et ancienne candidate à la députation. Natacha Daciné, Secrétaire générale adjointe aux relations internationales du RDNP, Directrice exécutive de COFE-Haïti.

 

Dofen News: Quelles sont les causes profondes de ce soulèvement général?

Micheline Lapointe: La vague de corruptions est la cause profonde de ce soulèvement. Ici en Haïti, on entend toujours parler de signature d’accord de financement et décaissement alors que le sort de la population reste inchangé. Les fonds PetroCaribe en font partie. Il y en a d’autres qui se sont juste volatilisés. Aucune explication n’a pu être donnée et le gouvernement ne fait rien pour prouver le contraire. Des situations qui font que le taux de chômage et de pauvreté ne cesse d’augmenter ce qui rend les gens plus vulnérables.  En résumé, la corruption est la cause de tout ce désordre. 

Nathalie Mondésir: Peut-on vraiment parler de « soulèvement général » ? Je n’en suis pas sûr, bien qu’apparemment de l’extérieur on peut le contextualiter ainsi. Bref! D’après mes observations, analyses et compréhensions, j’ai fini par conclure que les causes qui peuvent être considérées profondes sont dues à la dilapidation des fonds de PetroCaribe reçus et gérés par les gouvernements passés qui jusqu’à présent ne peuvent donner aucune explication soutenue sur la gestion de ces fonds. En plus de cet élément constitutif à l’origine de cette crise, il y a aussi l’inflation qui ne cesse que gravir les échelons sans ignorer la dégradation de la monnaie nationale face aux devises étrangères, l’insécurité qui s’établie avec la sortie des bandits et les affrontements entre les gangs lourdement armés qui sèment la panique dans les zones de non-droit, etc.

Macculeuse Ternous: Le pays a toujours connu des périodes de soulèvement mais celui-là est bien plus grave. Le tremblement de terre de 2010 en est la vraie cause. Au cours de cette même année, le pays se préparait à élire un nouveau président. Une course électorale qui avait réuni beaucoup de candidats. Après le premier tour des élections, on était passé à 2 candidats. Mme Myrlande Manigat, professeure et M. Michel Martelly, musicien. Le peuple a éli le musicien et depuis c’est la misère qui fait loi. Les politiciens utilisent les malheurs de la nation pour s’acquérir du pouvoir. 

Natacha Daciné: À mon avis, cette 3ème phase de mobilisation car il y a déjà eu des soulèvements le 6, 7 juilletet le 17 octobre dernier, est le cri d’alarme d’un peuple fatigué de la passivité du gouvernement face à sa misère abjecte, de l’incapacité de sesmandataires d’apporter des solutions durables à ses problèmes, mais une nation qui demande des comptes et qui est assoiffée d’une nouvelle offre politique. Quand un peuple se sent livré à lui-même, il se mobilise, se soulève pour faire passer sesrevendications.

 

Dofen News: Quelles sont les meilleures options que le pays peut adopter pour faire face à cette situation?

Micheline Lapointe: Prendre des dispositions pour entamer le procès des fonds du PetroCaribe est la meilleure option. Les noms des coupables seront divulgués et on serait plus apte à leur faire rembourser l’argent. Permettre à la population de reprendre confiance serait aussi un atout. Puisqu’aujourd’hui, elle ne fait confiance ni au pouvoir ni aux membres de l’opposition. 

Nathalie Mondésir: Je pense que le gouvernement, pour faire face à cette crise de grande envergure droit apprendre à reculer pour mieux bondir. De ce fait, voici quelques actions à engager:

- Une invitation au dialogue et négociation entre toutes les forces vives de la nation est primordiale.

- Le gouvernement, le plus vite que possible, doit s’assoir pour discuter  puis diriger en partie avec l’opposition.

- Le dossier PetroCaribe doit être géré par les institutions compétentes sans aucunes mains mises douteuses.

- La PNH doit être équipée, indépendante, apolitique et responsabilisée pour gérer la sécurité de la population.

- Le remplacement de certains membres du gouvernement sera très important.

Macculeuse Ternous: Pour moi, la meilleure option serait d’améliorer le quotidien des gens qui vivent dans les bidonvilles, y créer des écoles, en mettant à leur disposition des assistances psychologiques, en organisant des activités sociales, etc. Une initiative qui les aidera à comprendre qu’ils ont aussi des droits et des devoirs en dépit de leurs faibles moyens. 

Natacha Daciné: La population a déjà joué sa participation, elle est sortie de sa léthargie pour dénoncer la mauvaise gestion des dirigeants-es. Maintenant le constat est visible, le gouvernement est dépassé d’un côté tandis que d’un autre côté, il y a uneopposition radicale morcelée, peu crédible, qui n’arrive à proposer un plan de sortie de crise tandis que la population reste en attente d’un message nouveau, d’une offre nouvelle. Face à cette situation de crise qui a déjà trop duré, il faut que le gouvernement admette son incompétence et que l’opposition comprenne que le chaos ne va pas résoudre la situation. Il faut que les deux (2) parties se mettent ensemble pour dégager un compromis au bénéfice du pays. La République dominicaine l’a fait en 1994 quand Joaquin Balaguer devant les contestations post électorales a accepté de diminuer de moitié la durée de son mandat de 4 ans et organisé en 1996 de nouvelles élections auxquelles il ne participe pas. Oui notre contexte est différent mais nous pouvons nous inspirer du patriotisme qui a motivé ce compromis.

 

Dofen News: Selon vous, la conférence nationale est-elle possible dans ce contexte?

Micheline Lapointe: Pour l’instant, la conférence nationale n’est pas possible vu que le peuple ne croit plus les leaders politiques. Il serait impossible d’avoir une vraie table ronde. Il faudra que l’Etat regagne d’abord la confiance du peuple haïtien. 

Nathalie Mondésir: Toutefois qu’on arrive à diriger en college, je pense que la conférence nationale sera possible.

Macculeuse Ternous: La conférence nationale n’est pas envisageable pour le moment. Le gouvernement et les membres de l’opposition ne peuvent pas entrer en pourparlers. Une situation qui rend les habitants mefiants. Pour que cette conférence soit possible, il faudrait que l’envie des leaders d’être au pouvoir ne soit pas leur seule priorité. 

Natacha Daciné: C’est un momentum à saisir pour jeter les bases de la conférence nationale qui peut être possible dans les mois à venir si un compromis est trouvé entre les parties.

 

Dofen News: Quelle serait la place des femmes dans le cadre de cette conférence?

Micheline Lapointe: Les femmes autant que les hommes ont leur place à la conférence nationale. Les femmes doivent faire partie de ceux qui prennent les décisions pour la société vu qu’elles en sont le moteur. 

Nathalie Mondésir: Les femmes doivent être au centre de cette conférence nationale bien sûr. Les femmes sont les meilleures gestionnaires, meilleures leaders, meilleures négociatrices donc, il serait quasiment impossible de les exclure dans une telledémarche.

Macculeuse Ternous: L’histoire raconte que les femmes ont joué un rôle important dans notre quête d’indépendance. L’une d’entre elles, Marie Jeanne, est un modèle pour moi. Les femmes doivent être présentes lors de cette conférence. Elles seront en mesure de dénoncer, de corriger et de faire des propositions qui seraient acceptées par tous.  

Natacha Daciné: Les femmes doivent définitivement être actrices principales de cette conférence et au centre de tous les débats. On ne peut pas parvenir à aucun développement durable si la catégorie majoritaire de la population n’est pas impliquée. Je me garde de vanter ici les qualités du leadership féminin mondialement reconnues. Le monde est en train de se ressaisir, regardons les résultats des dernières élections législatives tant aux États-Unis qu’au Rwanda, il ne sera que profitable à Haïtide s’aligner dans l’expérimentation du leadership féminin...

 

Dofen News: Qu’est ce qui peut, selon vous, expliquer la masculinisation de l’espace médiatique haïtien ?

Micheline Lapointe: Selon moi, les femmes ne sont pas assez présentes dans ce milieu. Je pense aussi qu’elles ont peur surtout à cause des actes d’insécurités dont sont victimes certains journalistes. 

Nathalie Mondésir: Selon moi, la masculinisation de ces espaces explique que les femmes ne sont pas suffisamment  formées dans ce domaine.

- Puisque le métier du journalisme en Haïti est un peu risqué, les femmes, comme on le dit souvent en tant qu’un être sensible et vulnérable qui mérite la protection des hommes (rire) ont peur de s’affronter et de s’impliquer à fond.

- Le peu de femme que nous avons a peur de s’imposer par devant la scène sous prétexte qu’elles seront ridiculisées et pourtant, ceux (les hommes) qui font le bruit ne sont pas mieux qu’elles.

Macculeuse Ternous: La masculinisation des espaces médiatiques est liée à cette affaire de corruption qui fait rage dans le pays. Les femmes ont peur de s’y engager. Cependant, si on lutte pour que le quota hommes/femmes soit respecté on doit prendre des risques. On (les femmes) doit commencer par s’imposer dans le secteur médiatique et technologique haïtien tout en tenant compte de notre domaine d’évolution. 

Natacha Daciné: L’espace médiatique n’est que le reflet des autres secteurs du pays, surtout le secteur politique. Plus d’hommes dans la presse que de femmes c’est juste le poids du patriarcat. C’est un héritage de la société patriarcale. Et cela se réduit de plus en plus, heureusement. Sur ce, je saisis l’occasion pour féliciter et remercier l’équipe de Dofen News qui se veut être une plateforme pour faire passer la voix des femmes etvendre leurs réalisations. Je termine pour rappeler que la fonction ne définit pas l’homme ou la femme mais c’estl’homme/la femme qui fait la fonction. J’invite nos dirigeants-es à s’élever à la hauteur de leur responsabilité. Aucun compromis ne doit être trop grand quand il s’agit de sauver son pays.



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