L’économiste Melineda JEAN-BAPTISTE intervient sur la crise conjoncturelle

  • Renée Vancie Manigat | mardi 12 mars 2019
Photo soumise par Melineda Jean-Baptiste

Dans le cadre de cette série de discussion avec des femmes économistes, aujourd’hui on vous propose l’article de l’économiste Melinda JEAN-BAPTISTE sur la sitution délicate et préoccupante que traverse Haiti actuellement.

Dans le cadre de cette série de discussion avec des femmes économistes, aujourd’hui on vous propose l’article de l’économiste Melinda JEAN-BAPTISTE sur lasituation  délicate et préoccupante que traverse Haiti actuellement.

Après les journées du 6 et 7 juillet 2018 où le pays a connu des scènes de violences et de casses qui ont engendré des pertes énormes dans l’économie, le pays s’est vu plongé dans le même cas de figure qui a duré pres de 2 semaines et d’où est sorti le slogan “Pays Lock”. Ces manifestations soutenues ont été menées sur le fond d’une inflation galopante en continu, les prix inabordables des produits de première nécessité. En somme pour dénoncer la vie chère et la corruption.
Qu’en est-il des conséquences sur l’économie précaire qui est nôtre après des jours de totale paralysie ? Surtout en ce qui concerne les femmes.

 

Dofen News : En tant qu’économiste dites nous ce que vous pensez de la situation actuelle du pays?

Melinda Jean-Baptiste : Préoccupante ! C’est une crise complexe qui a trop duré et qui risque de durer encore longtemps si les causes ne changent pas, si les cultures de responsabilisation, de planification, de bonne gestion et de reddition de compte ne se font pas ! Nous nous précipitons de plus en plus vers l’âbime. Toutefois, ce n’est surtout pas le moment de baisser les bras. Au contraire !  Tant que nous sommes en vie, il faut que nous vivions ! Il est capital que nous nous démenions pour vivre, pour améliorer nos conditions de vie, celle de notre communauté, celle de la population haïtienne et du monde entier. Plusieurs bilans ont été dressés et les principaux effets sur les plans économique et social ont été abordés. En effet, les turbulences politiques ont engendré des manques à gagner au niveau de certaines rentrées de fonds dans l’économie (taxes, impôts, les investissements privés, dépenses des touristes, par exemple) et donc ont des incidences négatives sur la création potentielle d’une certaine quantité de richesse qui conduirait vers l’amélioration des conditions de vie de la population. 

 

D.N : Quelles sont les conséquences du mouvement "Pays lock" sur les conditions de vie des femmes dans les centres urbains et zones rurales?

M.J.B : Le phénomène « pays lock » a contribué à ce que généralement les conditions de vie des femmes s’empirent. Dans les centres urbains, elles sont les plus touchées par la carence de soins de santé (particulièrement les femmes enceintes et nourrices). La paralysie des activités économiques surtout dans le secteur informel, ajoutée à la charge mentale (avec le mari et les enfants à la maison simultanément et plus longtemps que quand elles peuvent vaquer à leurs occupations professionnelles et autres activités de loisirs) ont contribué à diminuer la productivité des femmes et par conséquent à faire baisser leurs contributions régulières à l’économie. Dans les zones rurales, elles sont plus en proie à la pauvreté avec la diminution des ventes des denrées alimentaires locaux. 

 

D.N : Quelle est votre appréciation des  mesures du gouvernement face à la crise?

M.J.B : 1ere décision : coupe budgétaire pour quelques institutions publiques, diminution de certains privilèges

De quel exercice fiscal parlait le PM ? La réponse à cette question reste floue quand on sait que les budgets 2017-2018 rectificatif, 2018-2019 et 2019-2020 sont actuellement dans l’impasse. La Primature, la Présidence et le Parlement (les trois P), pourquoi serait-ce les seuls envisagés pour une coupe budgétaire ? Cette mesure devrait être généralisée pour l’Administration publique en entier et faire l’objet de toute une politique d’austérité sur le long terme. En outre, l’utilisation des soi-disant fonds mobilisés au profit du pouvoir judiciaire en vue de mieux adresser le dossier Petrocaribe relève de la démagogie.  

2e décision : audit financier des entreprises autonomes et des ministères de tutelle (prese prese)

Encore une mesure (incomplète) qui tend à remplacer ce qui doit être la norme, toute une culture.

3e et 4e décisions : lutte contre la contrebande ; renforcement de la production nationale, du crédit, élimination des monopoles

Rapatrier 30 milliards de gourdes grâce aux activités économiques avec l’extérieur c’est faisable entre 7 et 10 mois (selon que le Premier ministre parlait de l’année fiscale ou calendaire) mais il y a une contradiction entre le fait de penser à investir ces fonds dans le renforcement de la production nationale et la baisse des taxes sur le riz importé (abordée bien avant par le Président) et le ralentissement de la dépréciation de la gourde. Puisque l’importation du riz contribue à défavoriser les producteurs de riz locaux et encourage la demande de dollars (partiellement responsable de la dépréciation de la gourde).

5e décision :  augmentation du salaire minimum. Encore un refrain hors-contexte. 

6e décision : renforcement des institutions de contrôle, de lutte contre la corruption, d’arbitrage, de justice

C’est encourageant mais cette mesure est formulée plus pour plaire que pour être menée à terme et pour arriver à des résultats probants.

7e décision : mise sur pied de conseils d’Administration fonctionnels à la tête des organismes autonomes avec des membres de la société civile

Un coup d’épée dans l’eau. Une meilleure gestion rime surtout avec la reddition de compte !

8e décision : reformatage du Fonds de développement industriel (FDI) en banque de développement. Le pays doit être doté d’une banque de développement qui soit à même de supporter plus directement la croissance économique. 

9e décision : baisse du prix des produits de première nécessité

La seule mesure qui puisse permettre de gagner légèrement du temps et fournir des résultats plus satisfaisants si toutefois le souci d’efficacité, de satisfaire les besoins de la population devient une priorité réelle.

 

D.N : Selon vous, quelles sont les principales mesures que l’état Haïtien doit prendre pour remédier à la situation?

M.J.B : A mon humble opinion, en fonction des revendications susceptibles d’être adressées vite et efficacement, l’Etat haïtien devrait appliquer des mesures par ordre de priorité à court, moyen et long terme telles que :

- la baisse du prix de certains biens de première nécessité tout en continuant les démarches pour renforcer la production nationale ; 

- la diminution généralisée des dépenses publiques et des privilèges, pour l’Administration publique en entier pour soutenir une politique d’austérité sur le long terme ; 

- la réallocation des ressources aux institutions de contrôle, de lutte contre la corruption, d’arbitrage, de justice et parallèlement l’audit des institutions publiques ;

- la satisfaction des revendications liées au dossier Petrocaribe ;

- le renforcement des organismes de collecte de ressources fiscales ;

 

D.N : Quels Comportements devraient avoir les femmes pendant ces périodes de crise ?

M.J.B : En dépit du fait que ces périodes de crise aient tendance à être plus préjudiciables aux femmes, ces dernières doivent continuer à faire preuve de leadership. Elles ont en effet intérêt à s’informer, rester avisées, participer le mieux que possible aux réflexions et aux initiatives de sortie de crise ; s’entraider le plus que possible pour se former et renforcer les structures dont elles font partie. En gros, s’exercer mentalement pour faire face à la crise et pour rebondir après la crise.

 



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