Les femmes refusent de briser le silence, cinquante (50) ans après le massacre à Kazal 1969-2019

  • Par Hervia Dorsinville | vendredi 05 avril 2019
Crédit photo Reginald Louissaint Junior

Sous la direction du photographe italien Nicola Lo Calzo et coordonnée par la FondasyonKonesans ak Libète-FOKAL. Le « Kolektif 2 dimansyon », présente l’exposition « KAZAL. Mémoires d’un massacre sous Duvalier : Une approche photographique » à la Maison Dufort, du 28 mars au 16 avril 2019. Cette équipe est composée de Edine Célestin, Fabienne Douce, Reginald Louissaint Jr, Mackenson Saint-Felix, Moïse Pierre et Georges Harry Rouzier.

Kazal est situé à 70 kilomètres de Port-au-Prince, dans l’arrondissement de Cabaret. C’est une petite communauté, quelques milliers d’âmes qui partagent depuis cinquante (50) ans aujourd’hui le drame du massacre perpétré par les miliciens de la dictature des Duvalier. Une question de taxe injuste que les agriculteurs de la zone devaient payer pour utiliser la rivière de Bretelles  uniquement le dimanche, est la cause occasionnelle du massacre. Mais la cause profonde se trouve autre part. C’est leur résistance face au régime de Duvalier. Il y avait à Kazal une base de militants, rebelles et communistes, PUCH (Parti Unifié des Communistes Haïtiens), qui s’y était établie depuis les années 1967 et qui devait être connectée avec deux autres à Cabaret et Arcahaie. 

 

Le 27 mars 1969, jour à jamais sombre pour les habitants de cette zone, un homme s’est baigné dans la rivière un jour interdit, on l’a arrêté et Jérémie Eliazer et ses camarades sont partis pour le libérer. Aussi, les membres de PUCH se sont rebellés, ils ont poussé les « Macouts » à battre en retraite et ont descendu le drapeau noir et rouge de Duvalier pour hisser le drapeau bleu et rouge actuel. Alors, le commandant de poste de Cabaret ordonna l’arrestation de Jérémie et les autres. Immédiatement après, la machine de la répression s’est enclenchée et a brisé Kazal sous ses rouleaux. Exécution, viols systématiques sur fillettes et femmes, incendies étaient leurs outils de terreurs. Le massacre dura du 27 mars au 16 avril 1969, on y dénombra vingt-trois (23) paysans morts, quatre-vingt (80) à jamais disparus et quatre-vingt-deux (82) maisons incendiées. Tout cela pour mettre la main sur Jérémie qui s’est finalement rendu lorsqu’ils ont kidnappé sa fille, capturé sa mère, et sa femme encore enceinte.

 

« Viol vous dites ? Non, je ne sais pas ! » ; répondent les femmes à Kazal.

Durant trois (3) années, sous la direction du photographe italien Nicola Lo Calzo et coordonnée par la Fondasyon Konesans ak Libète - FOKAL; Edine Célestin, Fabienne Douce, Reginald Louissaint Jr, Mackenson Saint-Felix, Moïse Pierre et Georges Harry Rouzier, membres du « Kolektif 2 dimansyon », ont travaillé ensemble sur l’exposition « KAZAL. Mémoires d’un massacre sous Duvalier : Une approche photographique ». Et du 28 mars au 16 avril 2019, à la Maison Dufort, les photographes  ont présenté ce travail pour mieux comprendre l’histoire de Kazal et l’histoire occultée de notre pays. 

 

Ils ont dû surmonter de nombreuses difficultés d’ordre matérielles, géographiques, et sociales pour recueillir les informations, les témoignages et retrouver les traces matérielles qui ont résisté à la décrépitude imposée par le temps. Les femmes de Kazal, celles qui ont survécu, celles qui sont nées de la première génération après, les enfants qui ont eu à leurs tours des enfants maintiennent un lourd silence. « Quand je demande aux femmes pour les viols perpétrés durant le massacre, elles répondent toujours qu’elles ne savent pas. », a partagé avec nous, Edine Célestin. 

C’est assez surprenant que 50 années après, les femmes de Kazal gardent l’omerta sur ces blessures infligées, tandis que les hommes eux reconnaissent que ces exactions ont été perpétrées. Néanmoins, tous refusent de donner des noms, des indications précises sur les coupables ou les victimes, explique toujours Edine. « Chez "un tel", les soldats ont tellement violé les jeunes femmes de la zone que les propriétaires ont dû jeter les lits. » On ne saura peut-être jamais qui est cet « un tel », et lui non plus ne va pas s’identifier en tant que tel. 

 

Nous sommes tous du même sang…

Le silence des femmes sur les viols commis peut se comprendre dans le fait qu’après les évènements, la vie a continué son cours à Kazal. Duvalier a été forcé d’abandonner le pouvoir en 1986, soit 17 années après. Pendant ce temps, les soldats, les « Macouts » (originaire de Kazal ou pas) ont continué de cohabiter avec les habitants de la zone. Prenant les femmes pour compagne et de nombreux enfants sont nés de ces unions souhaitées ou forcées. 

 

Comprenez que les survivants ont pu commémorer leurs morts, faire leurs deuils, qu’après 1987. De plus, après le départ de Duvalier, aucune action en justice n’a été menée pour tenter de demander réparation. Partout, la colère populaire s’était déclenchée contre les pros du régime, mais pas à Kazal. La question de la vengeance était taboue entre eux. Ils étaient, ou sont devenus en fin de compte, de la même famille.

 

Aujourd’hui, de nombreux enfants ont certainement des trous dans leur histoire, et peu d’informations sur leur origine. Ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir s’ils sont le produit d’un viol, ou si leurs tantes, mères, grands-mères ont été violées. Les femmes non plus n’ont pas envie, et ne souhaitent pas briser ce silence. Pendant des décennies elles ont dû réprimer leur colère et leur souffrance pour le bien-être de leur famille, de leurs enfants, et de la communauté. Leurs corps ont été utilisés comme arme de répression et de dissuasion contre leurs hommes. Elles ont été déclarées être un « atout », ont eu un « Macout » qui est tombé amoureux d’elles. Ou pires, elles ont été considérées comme « chanceuses » parce qu’elles n’ont été « que » violées, et qu’au moins elles étaient encore en vie. Leurs plaies sont encore béantes.



150 vues