La psychologue Johanne Refuse parle de la vulnérabilité des femmes en temps de crise

  • Par Diane Bissereth | mercredi 27 novembre 2019
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Crédit photo : page facebook Johanne Refuse

Bien que toute la population soit touchée par les temps de crise, les femmes sont en revanche plus exposées que les hommes. Généralement, on compte parmi les individus et les groupes vulnérables les enfants et les femmes. Pour avoir l’avis d’une experte dans le domaine, la rédaction a contacté la psychologue Johanne Refuse. Elle a accepté de faire le tour du sujet en répondant à cinq (5) questions.

Dofen News : Lorsqu’on parle de vulnérabilité des femmes, à quoi fait-on référence ?

Johanne Refuse : Le concept de « vulnérabilité » fait référence à une faiblesse, à une sensibilité excessive sans possibilité de se protéger contre les inévitables intrusions ou maladresses de l’environnement. En Droit, la notion de vulnérabilité de personne renvoie à une faiblesse physique supposée mais aussi par une capacité douteuse ou chancelante à consentir.  Toute vie, toute capacité d’agir est susceptible d’être exploitée, trahie ou actualisée dans les guerres, les crises politiques, les violences, etc. Mais une catégorie de la population apparait le plus souvent au premier rang duquel se trouve le sexe féminin. Ce qui nous amène à parler de la vulnérabilité des femmes. Autrefois, la femme était plus petite et plus faible, il y avait entre elle et l’homme une différence qu’elle ne pouvait surmonter, une différence imposée par la nature, la chose la plus humiliante et la plus dégradante que l’on puisse imaginer dans une société virile. Ce qui est différent dans notre société actuelle, aujourd’hui on parle d’équité, cependant la femme constitue la population vulnérable ainsi que les enfants. Pourquoi ? Parce qu’elles sont désavantagées au plan économique, social, éducatif et sanitaire. Nous parlons aussi de vulnérabilité des femmes parce que beaucoup de recherches montrent que dans les situations d’insécurité socio-politico-économique et psychologique, les femmes sont les premières à en pâtir. Par exemple, les femmes entrepreneures rencontrent souvent beaucoup de difficultés à percer que les hommes, elles sont victimes le plus souvent de violences sexuelles, de violence conjugale. Donc cette vulnérabilité fait référence aux obstacles qu’elles rencontrent dans l’amélioration de leur condition de vie.

 

D.N : Pourquoi est-il important d’aborder la question de la vulnérabilité des femmes surtout dans ces moments de crises dans le pays ?

J.R: Généralement, les programmes sont développés dans une perspective de résilience ou d’adaptation pour une population donnée, soit après une catastrophe naturelle, une crise ou autre évènement négatif au cours duquel les femmes et les enfants sont beaucoup plus ciblés. En effet, les acteurs du développement, les organisations non-gouvernementales et certaines recherches révèlent souvent que les femmes sont les premières victimes de crises sociopolitiques et économiques en raison de la perception qui dit qu’elles sont des êtres faibles mais aussi parce qu’elles sont à la base de l’économie nationale. Ainsi, le marché informel en Haïti repose beaucoup plus sur les femmes. Une crise suppose donc une action pour s’en sortir. Une des caractéristiques de la crise en Haïti est l’instabilité qui va obliger la population à adopter un style de vie spécifique pour revenir au mode usuel de vie. Or jusqu’à présent, même quand la situation de la femme a évolué mais cette situation peut paraitre paradoxale. De nombreuses inégalités continuent de caractériser la situation des femmes dans plusieurs sphères de la société haïtienne. C’est pourquoi on parle de la vulnérabilité des femmes. Cette vulnérabilité se présente sous diverses formes : vulnérabilité psychologique, corporelle et économique, physique, etc. D’un point de vue psychologique en temps de crise, nous pouvons relever les expériences traumatiques que vivent les femmes soit dans leur foyer, dans la communauté ou dans leurs activités professionnelles. Cette insécurité entraine le plus souvent des actes de violences sexuelles. Nous pouvons aussi relever, dans les familles monoparentales, les femmes en situation économique critique et qui doivent répondre aux besoins de la famille. Une autre illustration, c’est la situation d’une femme incarcérée en Haïti. Elle est plus difficile comparativement au cas d’un homme (les besoins sont différents).

 

D.N : Qui sont les plus directement exposées ou touchées (femmes/filles) aux conséquences de la crise ? (Enfants /jeunes/adultes)

 

J.R : En Haïti, les enfants et les jeunes sont majoritaires. Lorsque le pays fait face à ces actes de violence continue, les enfants et les jeunes adolescentes sont les plus touchées. Pourquoi ? L’enfant est un être en structuration (psychique) et en développement (moteur) qui accède à l’autonomie par le jeu et par ses rapports successifs aux limites de ses capacités qu’elles soient comportementales, physiques ou psychiques. Pour que l’enfant se structure, il est nécessaire qu’il évolue dans un cadre affectif stable et valorisant ; il est nécessaire qu’il vive des expériences multiples et variées. Tout au long de ces découvertes, l’adulte étaye l’enfant par des échanges verbaux et par la reconnaissance qu’il a de ses compétences ; ce sont ces retours qui aident l’enfant à se structurer, et à mettre du sens sur les expériences qu’il vit tous les jours. Or dans les situations de crise, on observe l’absence de ce cadre et les familles cherchent plutôt une solution pour s’en sortir. En plus l’enfant est exposé à des expériences difficiles comme des tirs, des problèmes d’insécurité alimentaire, de soins et d’éducation. Ce conflit peut provoquer des conséquences graves sur les enfants compte tenu qu’ils sont des êtres en développement. Les difficultés émotionnelles, relationnelles, des symptômes physiques et même des signes d’un éventuel trouble mental peuvent surgir. Les répercussions peuvent être grandes s’ils ne sont pas pris en charge. L’adolescence qui est le passage entre l’enfance et la vie d’adulte est souvent présentée comme une période assez difficile. L’adolescente est au centre de ces conflits et la question des affects : l’enjeu pour lui est de ne pas donner trop de prise aux affects qui sont débordants à ce moment-là et un Moi trop faible pour les contenir. (Cf. Dolto métaphore du Homard). Ce rêve d’autonomie va être confronté à la réalité de violence dans laquelle elle évolue. Ainsi, les défis auxquels fait face la jeunesse sont multiples et souvent connectés, et affectent différemment les jeunes selon leurs caractéristiques intrinsèques, leurs conditions familiales ou leur environnement. Ce qui entrainera un accroissement de leur vulnérabilité socio-affective et économique ainsi que le risque de tomber dans la pauvreté, la délinquance, la prostitution. 

 

D.N : A quel niveau sont-elles exposées ou touchées ?

J.R:  Elles sont touchées à tous les niveaux : sanitaire, social, psychologique, économique. La situation sanitaire en Haïti est déficitaire. La crise vient renforcer cette condition. Concernant les enfants, il y a un hôpital à Léogâne qui avait lancé un état d’alerte parce qu’il faisait face à un manque d’oxygène pour plus d’une quarantaine de nouveaux nés. On a même enregistré un mort par faute de moyens de circulation. Psychologiquement, les signes et les symptômes de stress affecteront le comportement de ses enfants/jeunes. Une autre conséquence sociale, c’est la fermeture de l’école pour certains alors qu’on comptait déjà bons nombres d’enfants qui étaient privés d’école. Sur le plan économique, les femmes sont majoritairement celles qui s’occupent de leurs enfants dans les structures monoparentales. Ces femmes pour la plupart, gagnent leurs vies et celle de leur famille moyennant d’activités journalières de rues. Elles sont donc directement touchées et souffrent (Bijoux, 1991. Regard sur les familles haïtiennes). Ces conséquences économiques peuvent engendrer aussi d’incidences sur le plan psychologique au niveau de la famille : changement de comportement vis-à-vis d’enfants, de risques de dépression particulièrement chez les parents les plus émotionnellement fragile. Cela dit, une société en situation de crise est un espace génératif de sérieux problème de santé mentale dont il faut faire attention !

 

D.N : Quelles sont les perspectives/recommandations pour atténuer les atteintes ?  

J.R : Pour les enfants et les adolescentes, une proposition à court terme sur leur sécurité physique et leur protection est envisageable. L’entourage des fillettes et des jeunes filles doit impérativement être un cadre affectif et sécurisant pour elles. Je précise bien l’entourage parce qu’une autre figure parentale (un substitut parental) peut aider à restaurer ce cadre si le ou les parent(s) de l’enfant sont en difficulté. Comme établir une bonne communication interpersonnelle avec les filles, rehausser leur estime de soi, les aider à reprendre confiance en leurs capacités et leurs projeter que le meilleur est à venir. On peut aussi travailler une bonne gestion de stress en leur offrant un soutien social. L’entourage doit être aussi attentif au moindre signe que les filles peuvent présenter, les personnes de cet entourage doivent être vigilentes face aux changements de comportement surtout chez les adolescents et d’adopter une attitude d’écoute qui favorise le maintien d’une bonne communication. Il serait bon aussi que les parents s’informent au besoin de leurs enfants et d’apprendre à développer de bonnes habiletés parentales dans leurs éducations, dans la transmission de valeurs. Les parents doivent également s’efforcer de leur transmettre la confiance en soi et de rechercher le soutien adéquat s’ils éprouvent de difficultés. Et enfin, rechercher de l’aide auprès des professionnels. A long terme, l’État doit s’assurer de la protection de la population. Nous faisons face depuis plus d’une trentaine d’année à des précarités, des crises sociopolitiques et des scènes de violences. Le gouvernement devrait créer des politiques, des plans d’actions et des stratégies efficaces ou de renforcer l’implémentation de politiques existantes afin de promouvoir le bien-être de la population. Il doit mettre en place des programmes de prévention sanitaire à l’intention de groupes vulnérables (femmes et enfants), sensibiliser la population aux impacts négatifs de la violence, de l’abus sur les jeunes filles, de la négligence et de la maltraitance des enfants. L’État doit aussi favoriser l’accès à l’éducation en mettant en place des programmes d’acquisition de compétences pour développer les habiletés parentales surtout en temps de crise notamment pourles familles à risque.     

 

** Johanne Refuse a obtenu un master en psychologie clinique et développementale avec une spécialisation dans l’enfance, l’adolescence et des institutions à l’Université Paris X Nanterre.  Elle a aussi obtenu un second master en psychologie clinique parcours psychopathologie et psychothérapies à l’Université Paris 8. Après sa formation en licence à la Faculté des Sciences Humaines, la psychologue a travaillé dans différentes organisations internationales dans le domaine médico-psychologique et dans la protection de l’enfance. Elle intervient également en milieu scolaire où elle apporte un soutien psychologique aux élèves en difficultés d’apprentissage et à ceux victimes de violence.    

 



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