Junelle Louis fait la promotion de son produit Mamba Kinanm. Crédit photo : Jenny Love Niclas

Les femmes à mobilité réduite, constituent-elles une force motrice de l’économie haïtienne ?

Les choses évoluent lentement, mais sûrement. Depuis quelque temps, l’on constate que les femmes prennent une part active aux affaires économiques du pays. Derrière ces actions positives, les femmes à mobilité réduite se font remarquer. Vendredi 26 juillet 2019, il est 13 h, nous sommes à Delmas 49A, dans les locaux de l’association Union des femmes à mobilité réduite d’Haïti (UFMORH).

Dans la salle d’attente, un petit groupe de femmes se réunissent, discutent des stratégies de promotion et sensibilisation à appliquer autour des droits des personnes handicapées. Parmi elles, se trouve Junelle Louis, enseignante et entrepreneure, avec qui nous avons rendez-vous. 

« Je veux pouvoir booster la production locale et proposer des produits qui viennent du Cap-Haïtien. Voilà pourquoi, j’ai mis sur pied ce commerce de produits alimentaires quoique l’approvisionnement soit difficile », confie Junelle, propriétaire d’une entreprise. Brûlée au troisième degré, très tôt, elle était l’objet de discriminations tant dans sa famille qu’à l’extérieur.

Ayant perdu ses parents à l’adolescence, elle estimait que s’apitoyer sur elle-même à cause du qualificatif « Tifi brile a » ne lui permettrait pas d’avancer. C’est ainsi qu’elle s’est décidée à embrasser le monde de l’éducation et du commerce en mettant sur pied son propre commerce consistant en la vente en gros et au détail de produits locaux comme le riz. Sa spécialité reste le Mamba Kinanm fait à base de gingembre, de pistache, de sel, de piment et de sucre.

« Je n’ai pas le temps d’exposer mes produits en raison de mes activités professionnelles. Cependant, mon entourage immédiat constitue ma principale clientèle », continue-t-elle.  

Au-delà de leur handicap, elles s’activent

Le cas de Junelle n’est pas unique. Nombreuses sont les femmes à mobilité réduite qui participent activement à la dynamisation de l’économie nationale. Elles cherchent à se construire, à devenir autonomes et à répondre à leurs besoins existentiels. L’on constate que la plupart se livrent à des activités économiques qui réduisent le nombre de leur déplacement dans un pays où la majorité des infrastructures ne favorisent pas leur confort.

Si Junelle s’adonne au commerce, d’autres se livrent à des activités de création de sandales artisanales, de confection de valise et autres. Tel est le cas de Philange Compère de l’association Vision pour les personnes handicapées en Haïti (VIPHA-Haïti).

« Chaque cas diffère d’un autre par rapport au handicap que développe une personne. Il y en a qui sont dans l’impossibilité de se déplacer pour l’approvisionnement de leur commerce. La circulation est un gros handicap en Haïti pour certains d’entre nous. Elle ralentit nos activités, économiques également, surtout pour celles avec un handicap moteur », dit-elle.

Ainsi, se retrouvent-elles pour la plupart dans le secteur tertiaire et une minorité travaille dans le secteur public.

Selon l’OMS, 15 % de la population haïtienne vit avec un handicap. Ce pourcentage a augmenté en 2010, après le séisme du 12 janvier qui a fait pas moins de 200 mille morts. Pourtant, neuf ans plus tard, l’environnement haïtien, les voies publiques, trottoirs, édifices publics et commerciaux, entre autres, ne sont toujours pas accessibles aux personnes handicapées, ce qui constitue une gêne pour leur autonomisation et leur épanouissement.

« Il est certes vrai que des avancées ont été faites sur le plan juridique en Haïti pour garantir la protection des personnes handicapées, mais de nombreuses barrières physiques et infrastructurelles empêchent à ces femmes de jouir pleinement de leurs droits économiques », regrette Gerald Oriol Jr, secrétaire d’État à l’intégration des personnes handicapées (BSEIPH).

Des obstacles divers et variés !

Fréquemment sujets à des discriminations, en Haïti, les personnes handicapées sont souvent traitées avec pitié ou dédain. Due à un manque d’information et de formation, cette attitude repoussante de la population fait naître un sentiment d’inconfort chez les personnes à mobilité réduite, particulièrement les femmes.

Pour cause, bon nombre d’entre elles hésitent à s’affirmer et à s’imposer dans la vie socio-économique du pays. Cependant, l’on constate, depuis 2010, une augmentation des associations à but non lucratif faisant la promotion des droits des personnes en situation de handicap.

Ces dernières, malgré l’absence de politique active qui minimise leurs interventions fragiles au sein de la société, ne désespèrent pas. Tant s’en faut. Elles sensibilisent, mobilisent la population dans le souci d’éradiquer les préjugés qui entourent et interfèrent dans l’épanouissement de ces personnes.

« Nous voulons nous engager pleinement dans la vie politique et socio-économique du pays, jouir de nos droits et participer de manière plus directe dans le développement économique du pays », plaide Junelle Louis qui se plaint du fait qu’aucun accès au crédit de la machine étatique ne leur permet d’augmenter et de renforcer leur entreprise.

« Nous sommes actuellement très présentes dans l’économie marchande, non marchande et domestique. Notre apport économique dans les secteurs administratifs est presque inexistant vu que nous faisons face à de grandes difficultés pour accéder au marché du travail et au monde des affaires, lâche avec émotion Junelle Louis. Du coup, nous faisons avec les moyens qui sont à notre portée ».

Des avancées sont constatées, mais le plus lourd est à venir puisque sur tout le territoire haïtien, des femmes à mobilité réduite sont exploitées, discriminées, marginalisées, et n’ont pas accès au crédit pour pouvoir jouir pleinement de leurs droits économiques.

PS.:  Ce texte est sorti 2eme lauréat à la cinquième édition du concours « Prix jeune journaliste Haïti » organisé par l’OIF.

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