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Cancers pédiatriques et Covid-19 : la Doctoresse Pascale Yola Gassant répond à nos questions

La Doctoresse Pascale Yola Gassant a fait des études en médecine générale avec une spécialité en pédiatrie à Cuba de 1991 à 2001. Elle a également fait son fellowship d’oncologie au Guatemala. Membre de la Société Haïtienne de Pédiatrie (SHP) depuis 2003 et co-fondatrice de la Fondation Haïtienne Anti Cancer infantile (FHACI), elle travaille en tant qu’oncologue pédiatrique à l’hôpital Saint-Damien de l’Organisation Catholique : Nos Petits Frères et Sœurs (HSD/NPFS). Contactée par la rédaction de Dofen News, elle a répondu aux questions que des parents sont susceptibles de se poser sur le coronavirus notamment ceux dont les enfants sont atteints de cancer.

Dofen News : Avant toute chose, pouvez-vous nous donner des chiffres qui font référence au cancer pédiatrique en Haïti ?

Pascale Yola Gassant : Nous ne comptons que 17 lits pour une population dont environ 35 % a moins de 15 ans. Selon nos projections, nous devrions avoir chaque année 504 nouveaux patients. Durant l’année 2019 qui a été marquée par les phénomènes de « pays lock », nous avons eu 89 nouveaux cas. Nous nous attendions à recevoir environ 100 nouveaux patients vu que ces 3 dernières années nous avons eu une augmentation annuelle de 10%. Tout ceci c’est pour vous expliquer que HSD/NPFS ne reçoit que 18% des enfants ayant le cancer en Haïti. Ils sont ordinairement âgés de 0 à 14 ans même si certaines fois nous accueillons des adolescents de 16 ans dépendemment de la disponibilité du service. Pour le premier trimestre de l’année 2020, nous avons eu 27 nouveaux patients. A noté que la prise en charge optimale des patients avec cancer en Haïti est difficile et compliquée, le système de santé est défaillant et ne répond pas aux besoins de la population. Rappelons que le budget alloué à la santé est de 4.5% du budget total.

Dofen News : Face au coronavirus, les enfants ou adolescents atteints du cancer sont-ils aussi exposés que les autres patients ?

P.Y.G : Avant la Covid-19, les patients avec cancer étaient déjà soumis à certaines restrictions (port de masque, non-exposition à une foule etc.…) à cause de leur immunodépression associée, à la pathologie cancéreuse et au traitement. Avant la pandémie, ces patients étaient déjà vulnérables aux infections bactériennes, virales et fongiques (champignon). Il est important de signaler que ces derniers sont à risque de développer la forme grave de la Covid-19 (pneumonie, détresse respiratoire, myocardite etc.) ou d’autres complications. Toutefois, jusqu’à présent, il y a peu de données sur le cancer infantile et l’impact de cette maladie infectieuse sur les enfants avec une pathologie cancéreuse. Dans une enquête menée dans 25 pays et publiée dans l’European Journal of cancer volume 132, il est signalé que même les patients atteints de cancer peuvent être asymptomatiques et que certains peuvent développer la forme légère. Cependant, ils ont mis en garde à ne pas sous-estimé la tendance à développer la forme grave.

Avant cette crise, les patients venaient à un stade avancé de leur maladie à l’hôpital. Maintenant leur admission pourrait encore être plus retardée . Ils risquent de mourir chez eux sans bénéficier d’un diagnostic. Pour ceux qui suivent un traitement, ils pourraient avoir une interruption soit parce qu’ils ont été contaminés par le virus, soit pour rupture de stock des médicaments cancéreux ou autres. Une chose qui risque aussi d’arriver c’est le traitement incomplet pour ceux nécessitant la radiothérapie car comme vous le savez, Haïti ne dispose pas de cette procédure. Pour mieux protéger les enfants cancéreux du coronavirus, il faut trouver un moyen pour que ceux qui sont chez eux et qui, pour une raison ou une autre ne peuvent pas venir à l’hôpital puissent quand même trouver un moyen de s’y rendre afin de bénéficier des soins appropriés. Nous voulons aussi rappeler qu’avoir un cancer n’est pas synonyme de mort, plus le cancer est détecté précocement plus les chances de survie augmentent.

Dofen News : Quelles mesures ont été prises par le personnel de pédiatrie depuis l’annonce des cas de coronavirus dans le pays pour la prise en charge des enfants atteints du cancer ?

P.Y.G : Notre hôpital a été sélectionné par le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) pour recevoir et soigner tous les patients pédiatriques suspectés de la Covid-19. Suite à cette décision, des mesures ont été prises et sont en vigueur depuis plusieurs semaines. Des mesures internes sont également en cours. Du coup, on utilise un bâtiment extérieur et isolé du bâtiment principal pour éviter le risque de propagation. Il est équipé de 12 lits qui seront utilisés pour l’hospitalisation des patients souffrant de pathologies respiratoires graves. Cependant en pédiatrie, la Covid-19 est pleimorphe donc le staff de l’hôpital ainsi que celui de l’unité oncologique sont vigilants et doivent appliquer les mesures de protections imposées par le MSPP et par l’hôpital.


Pour les mesures préventives, nous avons entre autre suspendu les visites ; Trois(3) stations de lavage des mains ont été installées dans différentes zones de l’hôpital ; Nous assurons L’éducation des parents, des patients et du personnel médical et paramédical sur l’importance de l’hygiène des mains par l’équipe de contrôle d’infections nosocomiales (CCIN) ; Port obligatoire de masque tant par le personnel de l’hôpital que par les parents accompagnateurs.


Pour les mesures en oncologie, nous avons réduit les heures de travail du personnel, sans pour autant compromettre notre mission principale qui est de soigner le patient. Pour éviter toute exposition, nous réalisons 2-3 fois par jour un mentoring au téléphone avec les enfants qui ont des infections respiratoires aiguës. Si leur état se détériore, le staff en oncologie sera avisé et ils seront autorisés à venir dans la clinique de symptomatologies respiratoires de l’hôpital. Rappelons qu’il n’y a pas d’urgence en cas de pandémie. La première chose est de garantir la protection de notre personnel qui est déjà réduit.

Dofen News : Quelles sont les mesures que les proches doivent prendre pour limiter les risques de contamination de leur enfant actuellement en traitement ?

P.Y.G : En plus des mesures recommandées par les autorités, les parents doivent porter obligatoirement des masques ainsi que les enfants; Renforcer les principes d’hygiène ; Éviter le contact avec des personnes malades surtout celles avec symptomatologies respiratoires ; Interdire les visites pour les enfants hospitalisés ; Connaître les signes et symptômes de la Covid-19 afin d’alerter l’équipe soignante ; Nettoyez et désinfectez les objets et surfaces fréquemment touchés à la maison comme au travail ; Être en communication constante avec l’équipe soignante.

Dofen News : Dans ce contexte de coronavirus, les familles peuvent-elles reporter les consultations et les soins concernant leurs enfants plutôt que de l’amener à l’hôpital et de prendre d’éventuels risques ?

P.Y.G : Non, ce n’est pas aux parents de décider de reporter les consultations. Chaque patient est discuté en staff. Selon les décisions prises, les parents sont contactés et orientés par rapport à la prise en charge, certaines visites qui se faisaient à la huitaine sont un peu reculées. Même si la médecine est universelle, les prises en charge sont adaptées à la réalité du milieu. Comme nous l’avions mentionné plus tôt, la radiothérapie est suspendue non pas parce qu’elle est contre indiquée dans cette situation de crise mais parce qu’elle n’est pas disponible en Haïti. Bien que l’attention soit centralisée depuis environ 2 mois sur la COVID-19, nous tenons à rappeler ou encore à attirer l’attention des autorités sanitaires et la population que les autres pathologies sont toujours présentent et nécessitent également leur attention. La survie des patients avec cancer dépend du diagnostic ainsi que de la prise en charge. Le cancer n’est pas synonyme de mort.

Dofen News : Un mot rassurant les patients et leurs proches en ce temps de coronavirus ?

P.Y.G : De grands défis nous attendent et l’incertitude est grande. Le meilleur moyen de mitiger cette pandémie, c’est de casser la chaine de transmissions en suivant les consignes données par les autorités sanitaires à savoir de limiter les sorties qu’en cas d’urgence et de se munir d’un masque. Le lavage des mains doit être régulier. Évitez de se toucher le nez, la bouche et le visage. Il faut toujours se renseigner sur l’évolution de la maladie sur le plan national, régional et international. Même en ces temps difficiles et incertains, nous sommes toujours disponibles et disposés à recevoir les enfants avec suspicion ou un diagnostic confirmé de cancer. Nous travaillons conjointement avec le MSPP /FHACI/ OMS_OPS afin de doter le pays d’un plan national de cancer. Il faut toujours se rappeler que le cancer n’est pas synonyme de mort, la grande majorité des cancers infantiles peuvent être guéris moyennant leur détection précoce.

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