Photo soumise par Dre Josiane Bagnan

Dre Josiane Angéline Tonato, gynécologue obstétricien « les métiers n’ont pas de genre »

Dre Josiane Angéline TONATO BAGNAN exerce à Cotonou au Bénin en tant que spécialiste en gynécologie obstétrique. Occupant plusieurs postes de responsabilité, elle nous explique qu’arriver là où elle est aujourd’hui demande beaucoup de force de caractère, de passion et de sacrifice. Elle a fait carrière dans un métier fortement occupé par les hommes et elle continue de bousculer les idées reçues.

A travers cet entretien, découvrons une femme d’exception qui à travers ses luttes, trace le chemin pour d’autres après elle. Dofen se veut être une passerelle entre les femmes du monde entier. 

Bonjour Madame le Professeur, pourriez-vous vous présenter à nos lectrices ? 

Je suis Madame Josiane Angéline TONATO épouse BAGNAN mère de 3 enfants. Je suis Professeur Titulaire de Gynécologie Obstétrique à la faculté des Sciences de la Santé de Cotonou au Bénin. 

Je travaille actuellement au Centre Hospitalier Universitaire de la Mère et de l’Enfant Lagune à  Cotonou (CHU-MEL) où je suis Chef Service de la Consultation gynécologique, prénatale et post natale. Je suis également présidente de la Commission Médicale d’établissement  (CME) toujours à l’hôpital et coordonnatrice adjointe du diplôme inter universitaire (DIU) d’échographie dans l’unité de gynécologie obstétrique à la Faculté.

Vous êtes l’une des rares femmes au Bénin à avoir atteint ce niveau dans votre spécialité. Comment expliquez-vous cette situation? Quel est le parcours pour y arriver ?

Je vais d’abord vous décrire mon chemin qui est un long parcours institué par le Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (CAMES). Tout commence en 1985. J’intègre la faculté de médecine sur concours puis j’ai obtenu le diplôme de docteur en médecine en 1994. Après quelques années d’exercice en tant que médecin généraliste, je me suis inscrite après un test en spécialité de Gynécologie Obstétrique pour une formation de 4 ans. J’ai obtenu ce diplôme en 2002. J’ai été ensuite recrutée comme Professeur Assistant à la faculté des Sciences de la Santé de Cotonou où j’ai accédé au grade de Maître Assistant en 2010. 

J’ai réussi en 2014 au concours d’agrégation pour être Maître de Conférences Agrégé. Trois ans plus tard, sur étude de mon dossier académique et de ma carrière, j’ai obtenu en 2018, le grade de Professeur Titulaire des Universités, terminus du parcours académique. Je vous laisse faire le décompte des années. 

Dans mon cas particulier, je dois dire que je n’ai pas suivi une trajectoire linéaire. J’ai commencé une carrière classique de médecin généraliste, ensuite de gynécologue obstétricienne avant d’aborder une carrière d’enseignante. Cela a rallongé mon parcours, si en plus j’ajoute les années blanches à la faculté de médecine.

Justement, comment avez-vous pu concilier pendant toutes ces années,  votre devoir de mère, de femme au foyer, les exigences de la vie professionnelle et celles du cursus académique?

C’est une bénédiction d’avoir une famille, notamment des enfants. Par rapport à mes charges d’épouse, mon mari étant du métier, il connaissait mes objectifs, je n’ai pas eu de soucis de ce côté. Je n’ai jamais considéré mes responsabilités de mère de famille comme un  obstacle à l’évolution de ma carrière. J’avoue  qu’il a fallu s’accrocher à certains moments pour tenir le cap surtout pendant les stages de formation ou des congrès à l’étranger. Les hommes ont peut-être un léger avantage sur ce point, mais c’est la vie. Je dois toutefois dire que j’ai pu compter sur la disponibilité de mes proches,  surtout de ma mère pour me seconder à des moments d’intenses activités académiques ou professionnelles. Je tiens à les en remercier.

Vous avez une réputation de gentillesse vis à vis de votre patientèle, l’êtes-vous aussi à la maison? 

J’aime mon travail, j’ai la chance de pratiquer un métier que j’aime. C’est une disposition qui apparemment se traduit dans mes rapports avec mes patientes. Je suis en contact avec une population particulière dans un contexte très sensible, celui qui précède la grossesse, le suivi et l’accouchement. Tout ce qui concerne l’obstétrique et la gynécologie exige une approche psychologique très délicate. Une patiente bien reçue est une patiente à moitié guérie, j’en suis très consciente pour être une femme. Pour ce qui concerne mon comportement à la maison mes filles sont mieux placées pour vous en parler et j’espère qu’elles me ménageront ….

Quelles sont les raisons qui ont déterminé votre choix pour la spécialité en gynécologie obstétrique?

J’ai toujours été sensible aux questions qui touchent la maternité. Je me suis dit que je pourrais peut-être, être plus utile en me spécialisant en gynécologie obstétrique. 

C’était un choix assez évident voire naturel et je m’étonnais du fait que la spécialité soit un peu désertée par les femmes. 

Vous êtes la 2ème femme à atteindre le rang de professeur titulaire en gynécologie obstétrique au Bénin. Dites-nous quels sont vos secrets de réussite? 

Je reste étonnée du fait d’être la deuxième femme à atteindre ce niveau au Bénin.  On note tout de même une tendance au rééquilibrage entre hommes  et femmes. Des collègues femmes sont dans les rangs et se préparent à prendre la relève.  Je profite de cette question pour m’incliner devant la mémoire de la première femme gynécologue obstétricienne à atteindre ce rang au Bénin : Le Professeur  Béatrice AHYI AGUESSY qui vient de tirer sa révérence. Elle a été un bon exemple de réussite pour les femmes de plusieurs générations au Bénin et spécifiquement en gynécologie obstétrique.  Elle reste toujours un exemple à suivre. 

Mais n’oublions cependant pas que la spécialité de gynécologie obstétrique est dirigée au Bénin par les hommes. Je veux citer nos éminents patrons le Professeur Eusèbe ALIHONOU et le Professeur René-Xavier PERRIN à qui je rends un vibrant hommage. Ils ont su faire rayonner le nom de notre pays à l’international en participant à la formation de plusieurs gynécologues obstétriciens en Afrique francophone. 

Quant à moi,  je n’ai pas de secrets particuliers à  part une certaine ténacité. Je suis issue de parents enseignants qui ont consenti des sacrifices pour me mettre dans les meilleures conditions possibles. C’est une chance, je leur dois énormément. 

Est-il facile à une femme d’atteindre ce niveau professionnel où la majorité des gynécologues obstétriciens est composée d’hommes ?  Aviez-vous été victime de sexisme ?

À propos de sexisme dans la spécialité, je tiens tout de suite à vous dire que jamais, sous aucune forme je n’ai eu à m’en plaindre. J’ai été traitée à stricte égalité avec les hommes. Je suis presque confuse de rendre hommage à mes formateurs parce que franchement ce n’est pas le genre de la maison d’être sexiste si j’ose m’exprimer ainsi. Cependant j’ai l’impression que tout le monde pense que la femme est incapable de bien diriger là où les hommes réussissent. Je dois au quotidien m’affirmer dans le travail bien fait et montrer qu’une femme peut même mieux faire qu’un homme. La porte est donc ouverte aux femmes qui en ont l’envie et les capacités. 

Quels sont vos projets? 

J’ai de nombreux projets pour la promotion de la femme et de la mère. Je vais œuvrer pour la lutte contre les cancers gynécologiques et mammaires par le renforcement de leur dépistage dans le service. Le traitement du cancer étant onéreux, je vais œuvrer pour  sa prise en charge à moindre coût surtout pour la population démunie.

Je vais m’occuper particulièrement des problèmes d’infertilité de la femme. L’Assistance Médicale à la Procréation n’est pas encore bien développée au Bénin si on se réfère aux dernières innovations dans le domaine. La demande est très forte et il va falloir satisfaire nos femmes qui sont dans le besoin. 

Je vais enfin œuvrer pour que les étudiantes s’intéressent à la gynécologie obstétrique mais aussi à l’enseignement.

Quel est votre appel à l’endroit des jeunes filles et femmes ? 

Les jeunes filles doivent savoir que d’abord,  c’est possible de faire de longues études. Qu’elles prennent soins de leur  santé,  de leurs études,  qu’elles cultivent l’ambition de réussir là où leurs parents n’ont pas pu le faire. Qu’elles aillent le plus loin possible et prendre comme exemple certaines femmes qui ont émergé malgré leur milieu difficile. 

Aux femmes,  je dirai de prendre soins de leurs filles,  de les éduquer,  de prêter une oreille attentive à leurs soucis,  leurs doléances et de ne pas les abandonner à leur sort. Il faut que les femmes montrent à leurs filles que la vie n’est pas facile et qu’il faut beaucoup de sacrifices pour réussir. 

Les femmes ordinaires peuvent devenir extraordinaires en s’affirmant dans les études et le travail bien fait.

Nous arrivons au terme de notre entretien. Avez-vous des réflexions à partager avec nos lectrices, des impressions à livrer ?

Je rends hommage aux hommes qui ont su se dévouer pour garder le temple  de cette spécialité au Bénin et particulièrement à mes patrons. Le Professeur René ZINSOU gynécologue obstétricien a été récemment admis comme membre d’honneur à l’académie nationale française de Chirurgie. C’est un grand honneur pour notre pays et pour notre spécialité.

La gynécologie obstétrique est une spécialité passionnante,  accessible à tous ceux qui s’y intéressent. Les femmes sont les bienvenues par nature. C’est quand même une affaire de femme! 

C’est flatteur d’être la deuxième femme professeur titulaire des universités en gynécologie obstétrique au Bénin mais on est loin du compte 58 ans après les indépendances. Je compte donc promouvoir cette spécialité surtout auprès des étudiantes et de faire baisser le taux de mortalité maternelle et néonatale. Tout ceci va passer par l’état béninois qui doit créer de meilleures conditions d’exercice de la profession et la prise en charge gratuite de la mère pendant la période de la gravido-puerpéralité.    

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