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[Her Story] Hommage à Aïcha Chenna, Mère Teresa du Maroc

Icône de la lutte pour les droits des femmes au Maroc. Elle a consacré sa vie à la cause des mères célibataires et aux enfants abandonnés. Un grand coeur qui a cessé de battre, Aïcha Chenna s’éteint à 81 ans après une vie de combat. Celle que l’on surnomme la Mère Theresa des marocains on revient de façon très humble sur son parcours et son combat dans une société conservatrice et traditionnelle, où le sujet des mères célibataires reste encore tabou.

Naïtre et grandir entre deux ages; L’enfant adulte

Née en 1941 à Casablanca, Aïcha Chenna est issue d’une famille traditionnelle, mais son grand père était un savant en théologie . À 4 ans à peine, elle perd coup sur coup son père et sa petite sœur : son père meurt en 1945 de la tuberculose, suivi quelques mois plus tard de sa petite sœur décédée de la leucémie. Orpheline avec une maman veuve, des circumstances qui ont rendu Aïcha adulte très rapidement et doit prendre soin de sa mère et c’est qu’à ce moment-là qu’elle bénéficie d’une grande solidarité familiale puis environnementale.

Sa maman ne tarde pas à se remarier à un notable à Marrakech qui, aux prémices de sa puberté, exige qu’Aïcha porte le voile puis il va encore plus loin et il demande désormais qu’elle cesse d’aller à l’école. Sa maman refuse ce sort pour sa fille et décide de l’envoyer seule à Casablanca chez sa tante. C’est ainsi que la petite Aïcha, âgée de 14 ans et quelques, monte seule dans un bus direction Casablanca, avec en poche un morceau de pain Gauthier, une boite de sardines et quelques dirhams.

À Casablanca, Aïcha poursuit l’école française où elle obtient son diplôme d’études primaire. Dans le même temps, sa mère réussit à obtenir sa répudiation et rejoint sa fille. Âgée de 17 ans, Aïcha est chargée de subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère, elle fut confrontée à la société marocaine et travailla entre autres dans des associations d’aide aux lépreux et tuberculeux, à la Ligue de Protection de l’Enfance ainsi qu’à l’Association Marocaine de Planification Familiale.

L’intérêt qu’elle porte à la condition des mères célibataires et de leurs enfants, lui vient de son vécu. « Lorsque j’étais plus jeune les enfants abandonnés je les ai vu, mais sans les voir. Je n’étais pas suffisamment mûre pour comprendre leur détresse. A l’école d’infirmière on s’occupait déjà de ces enfants.»


« A l’école, j’ai été sensibilisée de manière très douce à l’environnement et à la société et c’est en grandissant que j’ai appris à écouter cette société,  Au sein de ma famille, j’entendais souvent ma tante dire qu’il ne fallait pas insulter les gens de « Ould el Haram » – bâtard–  car l’enfant n’a jamais rien fait dans l’histoire et est simplement le fruit de la rencontre de deux personnes qui ont eu des relations – consenties ou non- . Grandir avec cette notion de non jugement de valeur est une bonne base dans la vie pour ne pas rejeter l’autre »

— Aïcha CHENNA

Un pilier du combat

Elle a effectué par ailleurs des études d’infirmière et est devenue animatrice d’éducation sanitaire et sociale et c’est d’où qu’elle découvre la réalité insoutenable des enfants nés hors mariage et aussi la détresse des mères célibataires. Au Maroc, dans certains bidonvilles, il existe alors ce qu’elle nomme des « maisons d’enfants abandonnés », des endroits insalubres où certaines mères célibataires très précaires déposent leurs enfants dont la plupart meurent avant l’âge de 4 ans ; les autres sont transférés dans des orphelinats.

« Quand vous êtes révoltée, vous trouvez d’autres femmes révoltées comme vous »

«Marie Jean Teinturier, l’assistante sociale qui m’a appris le métier, était plus révoltée que moi sauf qu’elle ne pouvait pas parler, elle était chrétienne, française, elle avait peur. On décida ensemble d’aller vers la création de l’association Solidarité Féminine,  pour aider les mères célibataires, mais pas seulement. Pour ne pas prendre de risque à l’époque, elles indiquèrent dans les statuts qu’elles souhaitaient « apporter de l’aide aux mères seules, veuves, divorcées, abandonnées et mères célibataires ».

Aïcha Chenna, Celle qui est aujourd’hui un véritable modèle pour les femmes marocaines ne se revendique pas féministe mais plutôt humaniste car elle a défendu l’idée d’une société juste et respectueuse au-delà des genres et des frontières.

Solidarité féminine

Tendrement surnommée “Mama Aicha”, elle s’allie à Marie-Jean Teinturier et Michèle Benihoud pour créer l’Association Solidarité Féminine en 1985, qui a pour objectif l’assistance des femmes seules; mères célibataires, divorcées ou veuves démunies et ayant des enfants en charge. L’association leur procure un travail pour les réinsérer dans la société et les aide à sortir de la précarité et assurer un avenir à leurs enfant. En tant que membre de l’Union Nationale des Femmes Marocaines et travaillant dans l’éducation sanitaire, Aïcha est devenue un embryon de tous les services sociaux et elle avait obtenu la sympathie des hautes personnalités.

Solidarité Féminine s’inscrit dans cette démarche avec plusieurs fronts d’action. Au sein de sa structure, les mères bénéficient d’un programme global sur trois ans. Celui-ci comprend un temps de formation important avec, notamment, des cours d’alphabétisation en arabe et en français, des cours de sensibilisation aux droits civiques et des formations professionnelles à divers métiers tels que la couture, la restauration ou la coiffure. Ces formations sont accompagnées d’ateliers pratiques et d’une participation à des activités génératrices de revenus au sein même de l’association qui comprend un restaurant solidaire ouvert au public, un hammam et un salon de coiffure dans lesquels les mères célibataires exercent sous le contrôle de formatrices. L’intégralité des revenus est ensuite reversée à l’association

A l’époque, Aicha Ech-Chenna obtient alors le soutien du gouverneur qui fit venir la presse et lui permettra de mettre sur la place publique un sujet que la société rejette. Une prise de conscience qui entrainera le soutien de plusieurs bailleurs de fonds internationaux.

En 2000, La violence des « coups de poings »

Le parcours de cette battante hors pair n’a pas été sans embuches. Après avoir parlé sans tabou de l’inceste et des mères célibataires, une fatwa avait été émise à son encontre, suivie de plusieurs menaces, au Maroc, certains ont dénoncé son engagement pour les mères célibataires revendiquant qu’il s’agissait d’une caution donnée à la prostitution. L’année 2000 a été l’une des plus dures puisque cette fatwa a été émise dans certaines mosquées à l’encontre d’Aicha Ech-Chenna ; une souffrance terrible qui lui a tout de même permis de mobiliser les médias et d’obtenir le soutien du Roi  Mohamed VI qui offre alors à l’association 1 million de dirhams et c’est ainsi qu’il lui attribue la médaille d’honneur.

« J’ai été condamné dans les mosquées au Maroc, cela a été pour moi un drame, une souffrance extraordinaire, j’ai même voulu jeter l’éponge. C’était très lourd, tous ces jugements, ces inquiétudes, je suis passée par des dépressions et des souffrances terribles ».

Une reconnaissance à l’échelle internationale

La détermination et le courage immenses de cette grande dame ont été récompensés à de nombreuses reprises avec, entre beaucoup d’autres, le prix des Droits de l’homme de la République Française en 1995, elle avait notamment reçu le prestigieux prix Grand Atlas en 1998, la médaille d’honneur reçue par le roi du Maroc Mohamed VI 2000, une “reconnaissance envers le Maroc qui est le seul pays arabo-musulman à avoir fourni autant d’efforts en matière de droits de la femme et des mères célibataires”. le prix Elisabeth Norgall en 2005 et la consécration, avec le Prix Opus (l’équivalent du Nobel, dans le domaine associatif) remis avec un chèque de 1 million de dollars.

Quand une Grande Dame parle d’une autre Grande Dame

J’ai peur de cette femme parce qu’elle ne parle que pour dire la vérité, et j’ai réalisé que de nos jours, nous vivons dans un Maroc où peu de gens gagnent leur vie en disant la vérité. Nous passons notre temps à nous dire tout, sauf nos vérités. Fatma Mernissi

« On peut être tout ce que l’on veut, mais si l’on ne sert pas une cause humaine, on aura passé sa vie dans un égoïsme« 

« Avoir raison trop tôt est socialement inacceptable » cette phrase du grand écrivain de science-fiction Robert Heinlein illustre très bien l’engagement de Aïcha Chenna. Défendre les femmes qui ont « fauté » relevait et relève toujours dans certains milieux hélas de la dystopie. C’est la même mentalité sclérosée qui est derrière l’interdiction de l’avortement. La régularisation de l’IVG quand elle est médicalement viable à tous les stades de la gestation et sans consentement du conjoint peut régler en amont le problème des mères célibataires.

Il nous faut une autre Aicha Chenna qui ose faire « l’apologie du péché » pour libérer des centaines de marocaines qui ont recours chaque jour clandestinement à l’avortement.

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